Sagesse chrétienne
Le site de la doctrine catholique authentique

Sous le soleil théologique rien de nouveau! Les débats suscités par le chapitre VIII de l'exhortation apostolique Amoris Laetitia donnent l'étrange sentiment de revenir trois siècles et demi en arrière, du temps où Pascal prenait la défense d'Arnaud et du rigorisme janséniste de Port-Royal contre la morale laxiste de la Compagnie de Jésus. Les deux courants seront par ailleurs condamnés par le Saint Siège. La tentative de Pascal de sauver Port-Royal aura échoué mais son effort pour dénoncer les maximes morales déviantes d'une casuistique affolée n'aura pas été vain.

Nous avons déjà rédigé un article contre le thomisme douteux du rédacteur principal de ce fameux chapitre VIII, et nous pensions qu'il suffirait pour la quantité de grain de sel que nous devions mettre dans ce débat, mais nous sommes tombés par hasard récemment sur un livre paru en 2017, dont l'un des deux auteurs est un dominicain, le Père Garrigue, que nous tenions en estime. Aussi le titre et le sous-titre, associés à ce nom, nous ont immédiatement donné une impression de malaise et nous ont fait sur le moment présager le pire: Une morale souple mais non sans boussole, Répondre aux doutes des quatre cardinaux à propos d'Amoris Laetitia. Maintenant que nous avons lu le livre, nous pouvons dire que nos craintes étaient malheureusement fondées.

Qu'on veuille bien nous excuser de réchauffer un ouvrage que d'aucuns penseront refroidi, mais il ne l'est pas tant que cela, puisque la réponse du Pape aux cinq dubia des cardinaux, que le P. Garrigue lui-même estime un jour nécessaire, n'a toujours pas été faite. L'affaire du chapitre VIII n'est donc pas encore close.


La lecture de cet ouvrage, nous a spontanément fait penser aux Provinciales de Pascal. Je ne sais pas si les Pères Thomasset et Garrigues ont lu ce chef-d'oeuvre de notre génie national, mais si c'est la cas ils auraient dû être frappés par la ressemblance entre certains arguments des bons Pères de la Compagnie de Jésus et ceux trouvés dans plusieurs passages du chapitre VIII de l'exhortation apostolique et de leur propre ouvrage. Le Père Thomasset, lui-même jésuite, est pourtant bien placé pour reconnaître de la bonne casuistique dans la pure tradition du "jésuitisme" des fils de saint Ignace. Mais, ce qu'il écrit semble montrer qu'il n'a pas lu Pascal, ou qu'il pratique lui-même cet art qui consiste à adapter les principes théologiques et moraux à ses intérêts.


Ce renvoi à Pascal est renforcé par le contexte des événements entourant la lutte entre les jansénistes et les jésuites d'une part, et le chapitre VIII et les dubia d'une autre part. Dans les deux cas de figure les contestataires ont porté l'affaire devant l'opinion publique après avoir senti qu'il n'y avait pas d'issue par la voie officielle. Ce qu'a fait Pascal avec ses Provinciales, les quatre cardinaux l'ont fait en publiant leurs dubia, ce qui a horrifié nos deux théologiens. Ils devaient espérer comme les auteurs et défenseurs du chapitre VIII, qu'un silence indifférent de la part du pape suffirait à faire tomber ces fameuses dubia importunes dans les oubliettes. C'était sans compter le sens du devoir d'une poignée de cardinaux, qui en conscience, se sentaient obligés d'avertir les fidèles sur une pratique nouvelle qui mettait à leur yeux (car le reste de l'Eglise apparemment ne le pense pas) de nombreuses âmes en péril en les coupant de la grâce sanctifiante et de façon ultime de la vie éternelle. N'a-t-on pas reproché à Pie XII son célèbre silence! Et maintenant on s'indigne que de graves questions morales mises sous le boisseau pour ne pas éclairer le monde soient mises en lumière. Le pape ne répond pas, il se dérobe devant ses responsabilités, mais ce sont les cardinaux qui le pressent qui sont les méchants: "violents" et "désinvoltes" selon Garrigue, qui finalement renvoie la faute au cardinal Müller et à la Congrégation de la Foi pour dédouaner le pasteur suprême de l'Eglise. A l'en croire, le pape François n'est pour rien dans toute cette histoire, et heureusement pour les cardinaux, il est doux et affable, contrairement à Jean-Paul II, ainsi qu'il le sous-entend.


Les seules différences entre Les Provinciales et le livre de nos nouveaux Escobar et Lessius, ce sont l'humour et le style. Pascal est plaisant à lire et son ironie mordante rend les longues analyses théologiques et morales plus digestes.


Pour commencer on peut dire que la tactique des anciens jésuites et de leurs héritiers n'a pas changé: pour affaiblir l'adversaire dans une joute théologique, le mieux est de commencer par lui enlever toute crédibilité en lui collant des étiquettes qui le rangent d'emblée dans le camp des perdants ou des méchants. Pascal n'est pas contre les "railleries", auxquelles il a lui-même recours pour tourner en dérision les relâchements outrageux permis par la casuistique, mais il prend le soin de préciser que "l'esprit de piété porte à ne les employer que contre les erreurs, et non contre les choses saintes".

Invectiver directement l'adversaire n'est pas à son avis très fair-play, aussi se plaint-il de se faire stigmatiser par les bons Pères qui l'affublent de qualificatifs peu élogieux. Il faut dire que Pascal avait cherché les ennuis avec ses onze premières lettres. Les Jésuites ont fini par riposter, ce qui explique la lettre XII qui débute en ces termes: "J'étais prêt à vous écrire sur le sujet des injures que vous me dites depuis si longtemps dans vos écrits, où vous m'appelez impie, bouffon, ignorant, farceur, imposteur, calomniateur, fourbe, hérétique, calviniste déguisé, disciple de Du Moulin, possédé d'une légion de diables, et de tout ce qu'il vous plaît".

Notre époque a tout de même changé sur la forme mais pas sur le fond. Les critiques ont perdu de leur mordant, les quolibets se sont affadis ou adoucis suivant en cela l'essence même de la casuistique. Car dans le camp du bien, celui des défenseurs du chapitre VIII, tout le champ lexical renvoie à la souplesse (ce qui explique le début du titre du livre, Une morale souple...), à l'ouverture, à la bonté, à la générosité, à l'accueil, ... Ce qui est énuméré ici donne à penser que cela sera l'inverse pour le camp du mal, celui des dubia.


Ainsi le pape est "le bon pasteur", qui veut que "tous se sentent appelés", dans "une logique de miséricorde et d'intégration", souhaite "un changement de regard", "adopter le regard de Jésus lui-même", pour "rejoindre (les personnes) là où elles en sont", ces "familles réelles et concrètes", pour ne pas oublier que "vérité et miséricorde sont toujours à penser ensemble", "intégrer la fragilité", "accompagner toutes les familles", "encourager", soigner", "intégrer tout le monde", car "personne ne peut être condamné pour toujours, parce que ce n'est pas la logique de l’Évangile" (donc pas d'enfer), "en distinguant les cas, en prenant en compte les circonstances, les conditionnements", "mise en oeuvre selon la miséricorde divine", "les personnes en difficultés comprendront en conscience la réponse généreuse à donner à Dieu", "malgré leur faiblesse", grâce à une "morale de l'accompagnement", l'Eglise faisant de "la place pour chacun avec sa vie difficile", nous ne sommes pas "autorisés à juger les faibles qui peinent sur le chemin", mieux vaut des confesseurs "trop conciliants", avec "une pastorale empreinte d'amour miséricordieux, qui tend toujours à comprendre, à pardonner, à accompagner, à attendre, et surtout à intégrer". Cette liste se termine sur le mot clef qui sera le principe de toute la morale du jésuitisme des Provinciales. Si vous n'avez pas été ému, c'est que vous êtes un rigide comme Pascal. Certes, quel chrétien n'adhère pas par principe à ce flot de bonnes intentions, et qui a envie de s'opposer à la charité divine et ne pas souhaiter que tous les hommes soient sauvés? C'est justement ce que reprochait Pascal à la morale des bons Pères: faciliter la perte des âmes à cause de laxisme. Et ce laxisme a sa racine dans la morale de situation permise par un trop grand accent mis sur l'intention et les circonstances au détriment de l'objet de l'acte. Toute la tension entre les deux camps vient de vouloir choisir un côté plutôt qu'un autre. Mais le choix en grec, αἵρεσις , hérésie, suppose l'abandon d'un aspect de l'acte humain au profit exclusif d'un autre et mutile la vérité du tout. La synthèse thomiste, elle, prend en compte tous les aspects de l'acte volontaire: l'intention, les circonstances et surtout l'objet qui spécifie l'acte. Mais nous aurons à revenir là-dessus dans un autre article consacré à l'analyse détaillée du livre de la "Morale souple".


En quels termes sont décris les gens du camp d'en face? On peut le deviner assez facilement, car ils sont à l'opposé de la morale souple d' Amoris. Ce sera donc une morale de la rigidité. Les opposants font "une lecture réductrice de Veritatis Splendor", "une interprétation trop stricte de la doctrine sur la morale familiale qui (...) détourne durablement nombre de chrétiens de la vie de l'Eglise", qui enferme "dans des catégories simples qui finissent par exclure", "afin d'éviter toute interprétation déviante", "une doctrine abstraite (...) de radicaux moralistes" ( cardinal Schönborn), "un idéal théologique du mariage trop abstrait, presque artificiellement construit, loin de la situation concrète et des possibilités effectives des familles réelles", "une pastorale qui (...) reste figée sur la conformité à la règle ou à l'idéal souhaité", les "cœurs fermés" qui font "la pure défense d'une doctrine froide et sans vie", et qui en font des "pierres mortes à lancer contre les autres", morale "plus rigide" avec "risque de légalisme" qui enferme "les "personnes dans la culpabilité ou le désespoir", d'une Eglise transformée "en douane", "croyant que tout est blanc ou noir", fermant "parfois le chemin de la grâce et de la croissance", décourageant "des chemins de sanctification qui rendent gloire à Dieu".

Les invectives sont moins imagées, moins grossières que celles du XVIIe, elles peignent néanmoins un tableau peu flatteur de ceux qui ont osé ne pas accepter le chapitre VIII avec une soumission toute religieuse. Ne pas adhérer à Amoris équivaut en gros à ne pas avoir de cœur, à être un pharisien, un docteur de la loi rigide et borné, tel qu'on en rencontre dans les Évangiles, et qui fait porter de lourds fardeaux aux fidèles sans faire l'effort, de son côté, de lever le petit doigt. C'est aussi vivre dans la théorie sèche, hors sol, sans lien avec le réel.


Pascal a de son côté quelques mots pour qualifier la doctrine du jésuitisme. Ils se rapprochent du champ sémantique de la souplesse, en donnant cependant un sens péjoratif à ce mot, qui, si on le pousse un peu fini par aboutir au laxisme.

Ainsi la politique de la Société (de Jésus) vise " les adoucissements de la Confession", rendues "aussi aisées qu'elle étaient difficile autrefois", aux "choses pénibles dans la Confession, on a apporté des adoucissements à chacune", "il ne reste presque rien de fâcheux en tout cela, tant on a eu soin d'ôter toute amertume et toute l'aigreur d'un remède si nécessaire", "on a adouci l'usage des sacrements, et surtout celui de la pénitence", c'est là "la dernière bénignité de la conduite (des) Pères", un merveilleux changement" par rapport à "l'ancienne Eglise" dont parle le Père Pétau, "une méthode facile" pour sortir les confesseurs de l'embarras, grâce à "des artifices de dévotion bien accommodants", des "subtilités admirables". Des "profanations" sont faites également sur l'Eucharistie à cause de "relâchements (...) hérétiques".

A propos des "occasions prochaines" portant à commettre des péchés de la chair comme dans le cas "des maîtres et servantes, cousins et cousines qui demeurent ensemble, et qui se porte mutuellement à pécher par cette occasion" (ce qu'un Mgr Fernandez appelle "la complexité des situations particulières", le cardinal Schönborn "la complexité des situations familiales" et le P. Garrigue "d'entraves à l'exercice du libre arbitre"), le Père jésuite reconnaît que puisque "il y a peu d'âmes qui veuillent quitter les occasions prochaines, on a été obligé de définir ce que c'est qu'une occasion prochaine, comme on voit dans Escobar en la Pratique de notre Société". Le Père Bauny "permet à ceux qui sont engagés dans les occasions prochaines, d'y demeurer quand ils ne les pourraient quitter sans bailler sujet au monde de parler, ou sans en recevoir de l'incommodité". Réaction de Pascal: "O mon Père, l'obligation de quitter les occasions est bien adoucie, si on en est dispensé aussitôt qu'on en recevrait de l'incommodité!"

Pour ce qui concerne la nécessité de la contrition d'avoir offensé Dieu pour recevoir le pardon de ses fautes: "il a été raisonnable que Dieu levât l'obligation fâcheuse et difficile, qui était en la loi de rigueur, d'exercer un acte de parfaite contrition pour être justifié, ...à l'aide d'une disposition plus facile", "c'est ainsi que nos Pères ont déchargé les hommes de l'obligation pénible d'aimer Dieu actuellement", "doctrine si avantageuse, que nos Pères (...) l'ont défendue vigoureusement quand on a voulu la combattre".

Pour Pascal, la possibilité de recevoir l'absolution "sans aucun amour de Dieu, sans changement de vie; sans aucun signe de regret, que des promesses cent fois violées; sans pénitence, s'ils n'en veulent point accepter; et sans quitter les occasions des vices, s'ils en reçoivent de l'incommodité", "la licence qu'on a prise d'ébranler les règles les plus saintes de la conduite chrétienne (et qui ) se porte jusqu'au renversement entier de la loi de Dieu", "l'amour de Dieu pas nécessaire au salut", tout cela est "le comble de l'impiété".

Selon l'avocat des Solitaires de la vallée de Chevreuse, la Société des bons Pères avait plus d'un tour dans son sac pour adoucir la vie morale et les dévotions. Saluer les images de la Vierge tous les jours, tout en vivant toute sa vie en état de péché mortel, jusqu'au moment de la mort, et sans rien changer à cette situation, était pour lui "bien plus propre à entretenir les pécheurs dans leurs désordres, par la fausse paix que cette confiance téméraire apporte (d'être ressuscité pour se confesser), qu'à les en retirer par une véritable conversion que la grâce seule peut produire". Parmi l'arsenal des inventions pour accommoder les mœurs de l'époque aux exigences du Christ, on peut citer la doctrine des équivoques "par laquelle il est permis d'user de termes ambigus, en les faisant entendre en un autre sens qu'on ne les entend soi-même, comme dit Sanchez", ou la doctrine des restrictions mentales "fort commode en beaucoup de rencontres, et (...) toujours très juste quand cela est nécessaire ou utile pour la santé, l'honneur ou le bien" et qui permet de "jurer qu'on n'a pas fait une chose, quoiqu'on l'ait faite effectivement, en entendant en soi-même qu'on ne l'a pas faite un certain jour, ou avant qu'on fût né, ou en sous-entendant quelque autre circonstance pareille, sans que les paroles dont on se sert aient aucun sens qui le puisse faire connaître." Cependant tout cela n'est rien à côté de la "direction d'intention" quand on sait à quel point l'intention de l'acte est importante en morale chrétienne et particulièrement thomiste, pour laquelle la bonté de la volonté dépend principalement de l'intention, puisqu'elle "porte la volonté vers sa fin à travers les moyens qu'elle emploie" (Gilson, Textes sur la morale). Mais le subjectif l'emporte sur l'objectif dans une morale ou les intentions et les circonstances priment sur l'objet de l'acte. L'intention ne suffit pas, ni les circonstances.

La méthode de restriction mentale des Pères, fait qu'on ne se parjure pas en mentant, car selon le P. Filiutius "c'est l'intention qui règle la qualité de l'action", et "il leur suffit pour ne point mentir, de dire simplement qu'ils n'ont point fait ce qu'ils ont fait, pourvu qu'ils aient en général l'intention de donner à leur discours le sens qu'un habile homme y donnerait". Méthode "bien commode", offrant "la plus grande commodité du monde" et "une grande facilité pour le commerce du monde", qui étonne un Pascal ignorant que cette "direction d'intention eût la force de rendre les promesses nulles".

Les Pères avaient une grande souplesse en matière d'intention. Pour le B. Bauny, "pourvu qu'on dirige bien son intention", des baisers sensuels donnés "par légèreté, pour rire, ou acquérir le bruit galant et complaisant parmi les hommes" ne sont que véniels. Pour Escobar, même une "méchante intention, comme de regarder des femmes avec un désir impur, jointe à celle d'ouïr la Messe comme il faut, n'empêche pas qu'on y satisfasse", car il y a "des maximes plus importantes qui facilitent l'usage des choses saintes, comme par exemple la manière d'assister à la Messe". "Vasquez passe plus avant: car il dit qu'on satisfait au précepte d'ouïr la Messe, encore qu'on ait l'intention de n'en rien faire. Tout cela est aussi dans Escobar (...) où il l'explique par l'exemple de ceux qu'on mène à la Messe par force, et qui ont l'intention expresse de ne la point entendre."


Un autre thème fait écho dans les deux ouvrages, celui des confesseurs. Dans les deux cas celui-ci est vu comme un médecin, mais la méthode des praticiens n'est pas vraiment la même. Le Père jésuite se référant au P. Bauny, écrit que "Hors de certaines occasions,qui n'arrivent que rarement, le confesseur n'a pas le droit de demander si le péché dont on s'accuse est un péché d'habitude, et qu'on n'est pas obligé de lui répondre sur cela, parce qu'il n'a pas le droit de donner à son pénitent la honte de déclarer ses rechutes fréquentes". La réponse de Pascal est véhémente: "Comment, mon Père! J'aimerais autant dire qu'un médecin n'a pas le droit de demander à son malade s'il y a longtemps qu'il a la fièvre (...) le dessein d'un véritable pénitent ne doit-il pas être d'exposer tout l'état de sa conscience à son confesseur avec la même sincérité et la même ouverture de cœur que s'il parlait à Jésus-Christ, dont le prêtre tient la place? Et n'est-on pas bien éloigné de cette disposition quand on cache ses rechutes fréquentes, pour cacher la grandeur de son péché?". N'est-ce pas là une des maximes "des plus propres à entretenir les vicieux dans leurs mauvaises habitudes"?

Le confesseur actuel, lui, n'a plus tous ces cas de conscience à régler. Puisque les situation irrégulières ne sont plus nécessairement des péchés graves, le confesseur n'est plus un médecin qui diagnostique le mal, qui scrute la conscience pour discerner si l'acte est mauvais, pour jauger le degré de volontaire dans l'acte mauvais, il n'est qu'un délivreur d'ordonnance, un distributeur de médicaments: si la personne en état irrégulier (Pascal aurait dit d'adultère) amorce un chemin de conversion, d'après le P. Garrigue, elle "pourrait être aidé(e) par l'Eglise même sacramentellement". Si le désir de cheminement est sincère, à titre roboratif, "les sacrements vont pouvoir jouer leur rôle médicinal". Plus question de "chutes fréquentes", plus de "vices" dans un état de vie permanent dont les actes désordonnés sont devenus normaux et habituels. On appelle ça la médecine douce.

Toujours à propos des confesseurs, le P. Thomasset reconnaît en s'en félicitant, que "une morale de l'accompagnement est plus exigeante qu'une morale 'plus rigide qui ne prête à aucune confusion'". Cette dernière partie de la citation tirée d'Amoris pourrait laisser croire que le pape préfère des âmes confuses , c'est-à-dire perdues, désorientées, voire égarées spirituellement, tant qu'on pratique une morale souple et non rigide. Par morale de l'accompagnement, le P. Thomasset précise qu'il entend par là "l'accueil malgré la faiblesse". Dans le jargon de la souplesse, ce mot est synonyme de "fragilité", de "situation complexe", de "vie difficile", des "faibles qui peinent", de "complexité concrète de limitations". Le terme "situation irrégulière" est déjà moins nuancé. Pascal sans prendre de gants de casuistes appelait cela l'adultère.

Certes la morale de l'accompagnement est plus contraignante car elle nécessite une sacrée souplesse de la part du confesseur pour trouver des circonstances atténuantes dans un domaine où elles n'entrent pas en jeu.

Pascal de son côté dit à son Père: "je trouve que vous imposez une grande charge aux confesseurs, en les obligeant de croire le contraire de ce qu'ils voient". "Car les confesseurs n'auront plus le pouvoir de se rendre juges de la disposition de leurs pénitents, puisqu'ils sont obligés de les en croire sur leur parole, lors même qu'ils ne donnent aucun signe suffisant de douleur". Mutatis mutandis, cela revient à ce que nous dit le P. Thomasset de nos jours. Puisque que c'est à l'en croire le "jugement de conscience" du pénitent "qui apprécie la situation et qui est seul à même de dire si l'objet de l'acte le rend intrinsèquement mauvais ou non". Luther n'aurait pas dit mieux pour défendre le libre examen de la conscience, seule responsable devant Dieu et ne nécessitant aucun intermédiaire pour la justification entre le pécheur et lui. Pensons à ce que rapportait Anne-Catherine Emmerich d'une vision qu'elle a eu d'une fausse Eglise à venir: "Puis je vis que tout ce qui regardait le protestantisme prenait peu à peu le dessus et que la religion catholique était précipitée dans une complète décadence. La plupart des prêtres étaient attirés par les doctrines séduisantes mais fausses de jeunes enseignants, et tous contribuaient à l'œuvre de destruction"


Pascal, après avoir exposé de nombreux cas dans son livre montrant comment la Compagnie de Jésus arrive à excuser tous les péchés allant de la légitimité de l'homicide en duel pour défendre son honneur, à la permission de "tuer le voleur pour garder son écu", en passant par la fraude, par le moyen de ne plus garder son vœu d'obéissance quand on est religieux, jusqu'à la permission "d'entrer dans des lieux de débauche pour y convertir des femmes perdues, quoi qu'il soit bien vraisemblable qu'on y péchera", fait le bilan de la méthode casuistique de son époque: "Quelle nouvelle charité qui s'offense de voir confondre des erreurs manifestes par la seule exposition que l'on en fait, et qui ne s'offense point de voir renverser la morale par ces erreurs!" et encore "combien la morale que vos casuistes répandent de toutes parts est honteuse et pernicieuse pour l'Eglise; combien la licence qu'ils introduisent dans les mœurs est scandaleuse et démesurée; combien la hardiesse avec laquelle vous la soutenez est opiniâtre et violente".

Pascal révèle ce qui est à ses yeux le but de toutes ces manœuvres théologiques: " Voilà ce que c'est, mes Pères, d'avoir des Jésuites par toute la terre. Voilà la pratique universelle que vous y avez introduite, et que vous y voulez maintenir. Il n'importe que les tables de Jésus-Christ soient remplies d'abomination, pourvu que vos églises soient pleines de monde" (Lettre XVI), ce qu'il avait déjà annoncé dès la lettre X: tous les adoucissements procurés par la casuistique ne visent qu'une chose, "ils sont le meilleur moyen que ces Pères aient trouvé pour attirer tout le monde et ne rebuter personne".

Cela nous rappelle le chapitre VIII, et l'on n'entend plus les déclarations d' Amoris de la même façon après avoir effectué ce détour historique trois cent cinquante-neuf ans en arrière. Aujourd'hui "le mot d'ordre est d'intégrer tout le monde", selon la plume du pape, Mgr Fernandez, "intégrer, c'est la logique qui doit prédominer dans l'Eglise". Ne "pas exclure", grâce à une "doctrine sur la morale familiale (qui) ne détourne durablement nombre de chrétiens de la vie de l'Eglise", comme nous l'avons déjà cité plus haut. N'est-ce pas la même logique qu'au XVIIe siècle? Faire rentrer tout le monde dans le bercail, non par la porte étroite mais par la porte large, et si nécessaire par les fenêtres. Evidemment pour entasser le plus de monde possible, il faut élargir, accommoder l'entrée, ou comme on dit de nos jours familièrement, il faut baisser la barre. Si Dieu demande des choses trop difficiles pour notre époque, adaptons la volonté divine à nos mœurs, plutôt que de régler nos volontés sur la sienne. Une question se pose: est-ce là la mission de l'Eglise? Ratisser large au risque de trahir les principes de la sainteté, ne pas effrayer nos contemporains en évitant de proposer une authentique conversion avec tous les renoncements et sacrifices que cela implique? [Difficile ici encore de ne pas faire un rapprochement avec les visions de la bienheureuse Anne-Catherine Emmerich: «Je vis qu'un certain nombre de pasteurs acceptaient des idées dangereuses pour l'Eglise. Ils construisaient une grande Église, étrange et extravagante. N'importe qui était accepté, afin de s'y joindre et d'avoir les mêmes droits», dans cette «église nouvelle et désordonnée qu'ils essayaient de construire», «les prêtres permettaient tout et célébraient la messe avec beaucoup d'irrévérence. Seuls quelques-uns restaient pieux»]

Le commandement du Christ: "Entrez par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s'y engagent; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent", a-t-il encore un sens? Si l'Eglise ne montre pas où se trouve le chemin de la vie, qui va s'en charger?


Tous ces passages de Pascal résonnent à travers les années et personnellement nous n'arrivons pas à les lire sans faire des rapprochements assez troublants avec l'argumentation des défenseurs du chapitre VIII. Mais peut-être faisons-nous partie des esprits rigides du camp des méchants, et par manque de souplesse il nous est impossible de rentrer dans les catégories de la pensée du néo-jésuitisme. L'histoire est pleine d'ironie quand on pense que le pape François souhaite de tout cœur que Pascal soit béatifié un jour.

Copyright

>>Admin